L’Office National d’Identification (ONI), institution publique chargée de délivrer les cartes d’identification nationale (CIN) en Haïti, est aujourd’hui au centre d’un réseau opaque d’arnaques, d’abus de confiance et d’escroqueries organisées par des individus se faisant passer pour des intermédiaires ou des agents autorisés. Une enquête menée par des journalistes indépendants révèle que plusieurs citoyens, déjà vulnérables face à l’insécurité et à la lenteur administrative, ont été victimes de promesses non tenues et de pertes financières considérables.
Une carte devenue vitale
Depuis la dégradation accélérée de la situation sécuritaire dans le pays, la carte d’identification nationale est devenue un document incontournable. Les contrôles de police, les patrouilles des brigades d’auto-défense dans certaines zones, les restrictions de déplacement… Tout exige désormais une pièce d’identité valide.
Or, les demandes ont explosé : cartes perdues, abîmées, expirées ou jamais reçues. L’ONI, débordée, fonctionne à un rythme lent, avec peu de personnel et des structures parfois en panne. Dans cet engorgement, certains citoyens, pressés ou découragés, préfèrent passer par des « connexions » internes, espérant accélérer le processus.
C’est dans ce contexte d’urgence, de désespoir et de manque de transparence que des escrocs ont trouvé leur terrain de chasse.
Des agents, amis… et escrocs
Les victimes sont nombreuses à rapporter un scénario similaire : recommandés par un ami ou tombant sur une annonce sur les réseaux sociaux, elles font appel à une personne qui prétend « connaître quelqu’un à l’ONI ». Contre une somme allant de 1 000 à 3 000 gourdes — parfois plus — ces pseudo-intermédiaires promettent de faire sortir une nouvelle carte ou d’accélérer le processus d’impression.
Mais les semaines passent, les mois défilent, et la carte n’arrive jamais. Les appels sont ignorés, les messages lus sans réponse. Pire encore, certains escrocs continuent de publier des offres et de recruter de nouvelles victimes en toute impunité.
Un nom revient avec insistance : Rony Lena
Parmi les individus cités dans de nombreuses plaintes, un nom revient régulièrement : Rony Lena. Ce dernier se présente publiquement comme journaliste sportif, professeur de créole et d’économie, et animateur à Radio Shammah, une station évangélique diffusant sur Internet. Originaire de Cavaillon, âgé d’environ 31 ans, il réside aujourd’hui à Petite Place Cazeau, une localité de la capitale.
Sur son compte Facebook, Rony Lena publie régulièrement des annonces où il propose ses services pour le renouvellement ou le remplacement des cartes d’identification. Il prétend pouvoir « aider » les citoyens à obtenir leur carte plus rapidement, notamment ceux ayant perdu leur pièce ou dont la CIN est abîmée.
Cependant, plusieurs personnes l’ayant contacté affirment n’avoir jamais reçu leur carte, malgré un paiement complet effectué. Les plaintes s’accumulent : depuis le début de l’année 2025, au moins 12 citoyens ont publiquement affirmé avoir été victimes de cet individu ou de ses complices.
Des complices au sein du système ?
Derrière Rony Lena, se dessine un réseau plus large. Une femme nommée Daphne, souvent mentionnée dans les conversations, serait sa complice. Elle servirait de relais, récupérant les pièces, les photos et l’argent des victimes, tout en promettant une livraison rapide. Mais là encore, le résultat est le même : silence radio, documents perdus, argent envolé.
Certains éléments laissent penser que des agents internes de l’ONI pourraient être de mèche. Comment expliquer sinon que des documents remis par les citoyens ne soient jamais enregistrés dans le système ? Des enquêteurs indépendants ont tenté d’entrer en contact avec l’administration de l’ONI, mais les réponses restent vagues, voire inexistantes. Dans une structure minée par la corruption, les complicités internes ne sont pas à exclure.
L’inaction des autorités
À ce jour, aucune plainte formelle n’a été suivie d’effet. Les victimes hésitent à porter plainte, craignant soit des représailles, soit une procédure judiciaire longue et inefficace. L’ONI, pour sa part, ne reconnaît pas officiellement l’existence d’intermédiaires et recommande aux citoyens de se rendre uniquement dans les bureaux officiels.
Mais dans un pays où l’administration est souvent dysfonctionnelle, cette consigne sonne creux. Le désespoir pousse encore beaucoup à chercher des raccourcis, même risqués.






















